Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.
Hélas, la recette du philtre était conçue pour marcher avec cinq cent vingt trois tours de spatule. Avec un tour de plus, c’est une autre recette, qui donne un autre philtre.
Cet autre philtre était connu sous le nom de la Préparation du diablotin rouge. C’est un philtre assez puissant, dont seul des mages très expérimentés connaissaient la recette. Il fonctionne en détectant le désir le plus cher de la personne qui le buvait, et en faisant tout ce qu’il fallait pour que ce désir ne se produise jamais.
Cloporte rêvait d’avoir un prince charmant. Le philtre qu’elle venait de boire lui assurait de ne jamais pouvoir en avoir ; seulement, elle n’en savait rien. Cloche n’avait pas non plus compris ce qui était en train de se passer — pour elle, le philtre de Merlin était un amusement sans intérêt. Elle continua alors ses plans, et augmenta petit à petit sa force.
Un jour, elle pu exécuter son dessein, et prendre à nouveau le contrôle du monde. Ce jour là, le monde redevint un monde de chaos, brutal, violent, décimé par la misère. Cloporte, de son côté, n’eut jamais de prince ni d’enfants, et ne connut jamais cet amour derrière lequel elle avait couru toute sa vie. »
Sur ces mots, Bénédicte referma le livre de contes pour enfants. Soleil dormait paisiblement, comme tous les enfants après qu’on leur a raconté une belle et agréable histoire.
Les yeux fatigués par la lecture, Bénédicte éteint la lumière puis quitta la chambre de sa fille sur la pointe des pieds. Demain Soleil fêtera son anniversaire : elle aura sept ans, et une fête magnifique sera organisée en son honneur.
Bénédicte termina de ranger le salon avant d’aller au lit. Sur la table traînait encore les journaux du jour. Les Unes se ressemblaient presque toutes dans leur joie : « Bientôt le millionième anniversaire de la fin de la Dernière Guerre Mondiale », « Un couple s’aime et se marie sous les applaudissements des passants », « Une nouvelle recette à base de framboise fait fureur ».
Une fois couchée, Bénédicte prit sa grille de mots croisés. Son mari travaillait les soirées, aussi n’allait-il pas tarder à rentrer. Hernest était un homme bon, généreux, tendre avec elle et leur fille. Elle ne pouvait pas rêver meilleur mari.
« Bonsoir chérie ! » clama-t-il en rentrant dans la chambre. « Comment vas-tu, mon amour ? Comment va Soleil ? »
« Bonsoir chéri. Je vais merveilleusement bien. Soleil s’est endormie il y a quelques minutes. Je lui ai lu une merveilleuse histoire, tu sais, celle de la princesse Cloporte. C’est une de ses préférées. »
Hernest dévora sa bien-aimée du regard.
« Bénédicte… je t’aime. »
« Moi aussi, Hernest. »
Voilà… c’est fini.
À quoi servent les contes, si ce n’est à raconter des histoires qui font rêver ? D’aucuns pourraient répondre que c’est ainsi que se tisse l’imaginaire et que se construit la personnalité, les envies, les aspirations, les passions…
Dès lors, peut-on faire la comparaison entre le monde de la réalité et celui du conte ? Celui du conte serait-il beau pour isoler de l’imaginaire le fait que le monde réel ne l’est pas ? Si tel était le cas, que se passerait-il alors dans un monde hypothétique où, du réel et de l’imaginaire, ce serait le monde réel qui serait le plus beau ?







