
Hé non, il ne fallait pas lire ça :
Les régimes de stars
qui ont grossi.

Hé non, il ne fallait pas lire ça :
Les régimes de stars
qui ont grossi.
Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.
Hélas, la recette du philtre était conçue pour marcher avec cinq cent vingt trois tours de spatule. Avec un tour de plus, c’est une autre recette, qui donne un autre philtre.
Cet autre philtre était connu sous le nom de la Préparation du diablotin rouge. C’est un philtre assez puissant, dont seul des mages très expérimentés connaissaient la recette. Il fonctionne en détectant le désir le plus cher de la personne qui le buvait, et en faisant tout ce qu’il fallait pour que ce désir ne se produise jamais.
Cloporte rêvait d’avoir un prince charmant. Le philtre qu’elle venait de boire lui assurait de ne jamais pouvoir en avoir ; seulement, elle n’en savait rien. Cloche n’avait pas non plus compris ce qui était en train de se passer — pour elle, le philtre de Merlin était un amusement sans intérêt. Elle continua alors ses plans, et augmenta petit à petit sa force.
Un jour, elle pu exécuter son dessein, et prendre à nouveau le contrôle du monde. Ce jour là, le monde redevint un monde de chaos, brutal, violent, décimé par la misère. Cloporte, de son côté, n’eut jamais de prince ni d’enfants, et ne connut jamais cet amour derrière lequel elle avait couru toute sa vie. »
Sur ces mots, Bénédicte referma le livre de contes pour enfants. Soleil dormait paisiblement, comme tous les enfants après qu’on leur a raconté une belle et agréable histoire.
Les yeux fatigués par la lecture, Bénédicte éteint la lumière puis quitta la chambre de sa fille sur la pointe des pieds. Demain Soleil fêtera son anniversaire : elle aura sept ans, et une fête magnifique sera organisée en son honneur.
Bénédicte termina de ranger le salon avant d’aller au lit. Sur la table traînait encore les journaux du jour. Les Unes se ressemblaient presque toutes dans leur joie : « Bientôt le millionième anniversaire de la fin de la Dernière Guerre Mondiale », « Un couple s’aime et se marie sous les applaudissements des passants », « Une nouvelle recette à base de framboise fait fureur ».
Une fois couchée, Bénédicte prit sa grille de mots croisés. Son mari travaillait les soirées, aussi n’allait-il pas tarder à rentrer. Hernest était un homme bon, généreux, tendre avec elle et leur fille. Elle ne pouvait pas rêver meilleur mari.
« Bonsoir chérie ! » clama-t-il en rentrant dans la chambre. « Comment vas-tu, mon amour ? Comment va Soleil ? »
« Bonsoir chéri. Je vais merveilleusement bien. Soleil s’est endormie il y a quelques minutes. Je lui ai lu une merveilleuse histoire, tu sais, celle de la princesse Cloporte. C’est une de ses préférées. »
Hernest dévora sa bien-aimée du regard.
« Bénédicte… je t’aime. »
« Moi aussi, Hernest. »
Voilà… c’est fini.
À quoi servent les contes, si ce n’est à raconter des histoires qui font rêver ? D’aucuns pourraient répondre que c’est ainsi que se tisse l’imaginaire et que se construit la personnalité, les envies, les aspirations, les passions…
Dès lors, peut-on faire la comparaison entre le monde de la réalité et celui du conte ? Celui du conte serait-il beau pour isoler de l’imaginaire le fait que le monde réel ne l’est pas ? Si tel était le cas, que se passerait-il alors dans un monde hypothétique où, du réel et de l’imaginaire, ce serait le monde réel qui serait le plus beau ?
Constantine était à bout de souffle. Le corps fatigué, les joues tombantes, les yeux implorant un dieu en qui elle n’avait jamais pensé à croire jusqu’à ce moment précis. La souffrance parcourait toutes les parties de son être et de son âme, si bien qu’elle commençait à perdre la réalité qui l’entourait, comme si elle était un petit pois qu’on venait de placer dans une boîte de conserve en lui intimant de s’affairer à compter le nombre de ses congénères avant qu’il ne lui soit donné l’occasion de revenir consciente de ce qui lui arrivait. Heureusement, l’accouchement serait bientôt terminé et son corps aura vite oublié toute cette torture. Si c’est un garçon, il s’appellerait Claude. Si c’est une fille, alors ça sera Justine. Bientôt, un bébé allait naître.
Justine courait dans la prairie verdoyante. Elle riait, s’amusait à faire semblant de tomber dans l’herbe grasse et accueillante, avec ce rire d’enfant que seul un enfant est capable de produire. C’était bientôt son anniversaire. Elle allait avoir dix ans. Des cadeaux, elle en attendait un plus que les autres : une poupée de princesse. Elle l’avait vue dans la vitrine d’un artisan qui créait de ses propres mains des poupées aussi magnifiques qu’uniques. La sienne serait grande, car la princesse était une grande princesse. Elle serait vêtue d’une robe violette qui scintille dans le noir, comme les étoiles qui habitent les cieux d’été, et d’une couronne blanche sertie de pierres précieuses, rares, et merveilleusement belles.
Chloé avait passé la matinée à se préparer : son maquillage devait être parfait, sa coiffure parfaitement ajustée, elle devrait porter sa robe avec élégance. Toute sa vie, elle avait rêver de se marier. Cela dit, aujourd’hui n’était pas encore venu le temps pour elle de signer avec son prince charmant : aujourd’hui, ce n’était pas elle qui devait être la plus belle, car c’est le jour que se mariait sa meilleure amie et confidente. Elle était son témoin, et c’était un privilège qu’elle entendait honorer avec un respect poussé des détails. Un dernier coup d’œil devant le miroir avant que ne commence la cérémonie. Le maquillage est parfait. Discret mais présent. La coiffure est parfaite. Recherchée et tendance. La robe est parfaite. Justine l’a choisie exprès pour Chloé. Une robe cintrée, vintage et élégante, d’une teinte claquante de pourpre qui rehaussait naturellement son teint.
Zoé. Un prénom simple. Justine l’aimait beaucoup. Cela faisait longtemps qu’elle avait décidé que le jour où elle aurait une fille, elle l’appellerait Zoé. Des histoires de mère, elle en avait entendu beaucoup. Il paraît que la grossesse est un moment douloureux de la vie. Il paraît que les premières années de l’enfance sont un mélange difficile de moments géniaux ponctués par des moments horribles représentés notamment par les biberons la nuit et les premières dents. Il paraît tout cela, et d’autres choses aussi… Justine aurait bien le temps de songer à tout cela le temps venu. Elle venait d’accoucher. Le personnel de la clinique était aux petits soins pour elle. En même temps fatiguée, éreintée, à bout de souffle, émerveillée, émue et emplie d’un bonheur unique, elle serrait sa fille dans ses bras en murmurant son doux prénom à ses oreilles. Zoé était là pour elle, et serait là pour Zoé.
Sophie courrait dans la prairie verdoyante. Elle riait, s’amusait à faire semblant de tomber dans l’herbe grasse et accueillante, avec ce rire d’enfant que seul un enfant est capable de produire. C’était bientôt son anniversaire. Elle allait avoir dix ans. C’était la meilleure amie de Zoé. Elles étaient né le même jour, elles partageaient leurs moments les plus intimes. Elles avaient décidé de fêter leur anniversaire ensemble, et Justine était affairée pour que la fête soit réussie. Il fallait terminer la décoration, les gâteaux, s’assurer que les boissons seraient fraîches en que rien ne manquerait. Pendant que Justine plaçait les dernières banderoles, elle se souvenait, émue, de ses propres dix ans. Elle n’avait rien oublié du moment où elle avait reçue sa poupée de princesse. Zoé avait toujours adoré cette poupée, Justine le savait et avait prévu de l’offrir à sa fille. Qui sait, peut-être qu’un jour Zoé la transmettrait à sa petite-fille.
Émilie avait passé la matinée à se préparer : son maquillage devait être parfait, sa coiffure parfaitement ajustée, elle devrait porter sa robe avec élégance. Justine était stressée, comme une mère peut l’être avant le marriage de sa fille. Zoé, quant à elle, était étonnamment calme, comme si la situation était entièrement sous contrôle. Un dernier tour dans la chambre où Émilie, son témoin, se préparait, histoire d’être sûr que tout se déroulerait comme prévu, et la cérémonie allait pouvoir commencer.
Clarisse venait de pousser son premier cri. Celui-ci emplit la maternité, comme un premier rayon de soleil illumine un paysage nocturne, avec ce message indissociable que dorénavant, il ferait jour. Justine était grand-mère. Justine était fière.
Juliette regardait sa collègue Justine d’un œil ému. Ce soir, Justine serait à la retraite. Toute une vie de travail qui s’achève. Justine n’était pas encore sûre de ce qu’elle allait faire, maintenant qu’elle avait le temps. Se reposer un peu, pour commencer. Faire le tour de sa vie. Partir en voyage ? Passer plus de temps avec sa fille et sa petite-fille ? Donner de son temps dans des associations ?
Justine allait bientôt fêter ses quatre-vingts ans. Elle venait de passer la dernière décennie à faire ce qu’elle avait prévu en partant en retraite, et d’autres choses encore. C’était une vieille femme, mais une femme heureuse et accomplie. Le regard plein de malice, elle souffla les bougies du gâteau que sa petite-fille avait préparé. Les images de sa jeunesse défilèrent dans ses yeux tandis que les flammes vacillèrent, et elle pleura des larmes de bonheur avant de serrer sa famille dans ses bras.
Constantine et Justine reposaient maintenant dans le même monde. Chloé, Zoé, Sophie, Émillie, Clarisse, Juliette et bien d’autres étaient venues à son enterrement. Elle se refusait à imaginer que celui-ci soit morbide, aussi avait-elle insisté pour que personne ne soit habillé en noir. Étrangement, elle avait même noté dans son testament que son vœu était que chacun soit vêtu de blanc et de violet. L’instant était solennel. Tous avaient aimé Justine. On dit parfois que c’est lorsque les gens manquent que l’on se rend compte à quel point on tient à eux. Ce jour, Chloé, Zoé, Sophie, Émillie, Clarisse, Juliette et bien d’autres allaient se rendre compte à quel point ils tenaient à Justine.
***
C’est ainsi que l’on peut raconter la vie de Justine.
Après cette lecture, si je vous demandait « Justine a-t-elle mené une vie heureuse », que répondriez-vous ?
Bien sûr, cette histoire est triste, car la fin est triste. Les gens qui s’en vont manquent toujours plus aux gens qui restent.
Bien sûr, cette histoire est heureuse, car elle est immensément incomplète. Chaque paragraphe représente un petit bout heureux de son histoire, alors que dix ans séparent chacun d’eux. Que se passe-t-il durant chaque pavé de dix ans ?
Certains ne voudront pas savoir ce qu’il se passe entre les paragraphes, et voudront répondre à la question avec ce qui est dit dans ce récit.
Certains vont répondre que la vie est faite de hauts et de bas, et qu’il faut savoir se concentrer sur les hauts.
Certains vont répondre que la vie est faite de hauts et de bas, et qu’il faut compter les hauts et les bas pour pouvoir se prononcer.
Et vous ?
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Merlin regarda l’objet avec une pointe d’envie. Il n’était pas donné à tout le monde d’observer un tel objet : c’était véritablement quelque chose de très rare, et de très cher. C’est avec grand soin qu’il s’attela à la troisième partie de la recette. Il plongea la dent de dragon dans le mélange : immédiatement, quelques poussières étoilées se mirent à scintiller autour de la marmitte. Il prit une longue spatule en fonte, et mélangea très délicatement, en comptant les tours à voix haute pour être sûr de ne commettre aucune erreur.
La princesse l’observa, comme un enfant qui sent que l’heure du cadeau approche. Bientôt, le philtre serait prêt, et sa bénédiction lui donnerait enfin le droit à son Prince, celui dont elle rêvait tant. Il serait brun, le regard fier, musclé, grand et aurait un joli nez.
Perdue dans ses rêveries, Cloporte ne se rendit pas compte que Merlin avait compté deux fois “trois cent douze”. Ainsi, c’est cinq cent vingt quatre fois, et non cinq cent vingt trois fois, que Merlin avait tourné les ingrédients avec sa spatule.
Merlin tendit la fiole avec le philtre à Cloporte, qui la but sans se faire prier.
À suivre, la dernière partie…
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La recette du philtre était immensément complexe, et il fallait exécuter toutes les étapes avec une attention toute particulière sous peine de le rendre parfaitement inoffensif. Celle-ci était composée de trois parties. Dans la première, il fallait faire frotter l’ail contre la dent de singe cinq cent vingt trois fois. Dans la deuxième, il fallait faire bouillir l’air et la dent de singe dans une grand marmite cinq cent vingt trois minutes. Dans la troisième, il fallait, feu éteint, rajouter la dent de dragon, et mélanger en tournant cinq cent vingt trois fois. Ces étapes devaient impérativement être réalisés avec une très grande minutie, et c’est avec une certaine anxiété que Merlin était en train de frotter la gousse d’ail contre la dent de singe, en se concentrant sur son comptage pour être sûr de ne commettre aucune erreur.
Alphonse avait terminé de faire mine de réfléchir. Il se grattait la tête, le regard porté dans le vide. C’était la deuxième partie de sa technique pour faire augmenter le prix. Cette partie là était un peu moins efficace que la première, mais Alphonse y tenait, alors il l’exécutait quand même.
Merlin avait frotté la gousse d’ail sur la dent de singe le nombre de fois requis. Il prit sa plus grande marmite, mit le feu, attendit l’ébullition, et plongea la gousse d’ail et la dent de singe, le regard figé sur un sablier. Il avait disposé trois sabliers en face de lui. Le premier mesurait précisément cent minutes, le deuxième vingt minutes, et le dernier une minute, si bien qu’il devait retourner le premier sablier cinq fois, le deuxième une fois et le dernier trois fois. Merlin était très concentré, il s’agissait de ne pas se tromper.
Alphonse avait terminé de se gratter la tête. C’était le moment où il annonça son prix.
Dans le même temps, Merlin n’était plus très sûr du nombre de fois où il avait retourné le premier sablier. Il le savait, il aurait du le noter.
Cloporte accepta immédiatement de conclure au prix annoncé par Alphonse, qui se dit qu’il aurait peut-être pu annoncer un prix supérieur, qu’elle aurait payé. Malgré tout, les affaires, c’est les affaires, et il honora sa part du contrat. Il rentra chez lui, ouvrit un coffre en argent, en extirpa une dent de dragon, et la tendit à la princesse, qui fit signe à son cocher de retourner immédiatement chez Merlin.
Merlin s’en voulait d’avoir perdu le compte, lorsqu’il trouva un moyen simple de se remémorer : le sablier était fendu sur un côté, et il savait que ce côté était en haut. Cette information lui permit de retrouver le compte exact du temps qui s’était écoulé, et c’est avec succès qu’il eut fait bouillir pendant cinq cent vingt trois minutes l’ail et la dent de singe lorsque Cloporte revint chez lui, la dent de dragon à sa disposition.
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Fort heureusement, être princesse donne quelques avantages. Parmi ces avantages, toute une sorte de gens viennent à votre chevet pour tenter de vous vendre toutes sortes d’objets : des tapis brodés, de la vaisselle en faience, des verres en cristal, ou bien encore des dents de dragons.
Justement, la princesse tentait de se remémorer le nom de la personne qui était venu en dernier lui proposer des dents de dragons. Quelques minutes plus tard, elle loua les services d’un cocher pour l’amener sur les terres du nord, là où vivait le vieil Alphonse.
Alphonse était un marginal. Il habitait, reclus, près du lac aux milles nénuphars. Il vivait de son petit potager, de ses quelques poules qui couraient çà et là, et de la vente de dents de dragons. Personne ne savait bien ni où ni comment il parvenait à trouver des dents de dragon — depuis que les dragons n’apparaissaient plus que dans les contes, il était devenu extrêmement difficile, sauf pour Alphonse, de s’en procurer, ce qui était fâcheux, car les recettes de grand-mère, à base de dents de dragons, n’avaient, pour la plupart, pas été ré-écrites pour fonctionner avec des ingrédients alternatifs.
Le lac aux mille nénuphars était un lieu triste et glauque, dans lequel peu de monde n’osait s’aventurer. Cloporte dû donner un gros sac de pièces au clocher pour que celui-ci accepte de l’y amener. L’endroit grouillait de moustiques, était envahi par les fientes d’oiseaux, et des arbres immenses cachaient le soleil le jour, la lune et les étoiles la nuit, si bien qu’il y faisait toujours sombre. Quant aux milles nénuphars, ils n’existent pas : ils ne servaient qu’à donner l’illusion que le lieu n’était pas aussi horrible que ce qu’il était.
Cloporte frappa à la porte. Alphonse apparut, surpris, lui qui n’avait guère peu de visiteurs.
“Mad’m’selle l’princ’sse ? Qu’est-ce donc’ j’peux faire p’vous ?” demanda-t-il.
“Cher Monsieur Alphonse, vous pouvez me sauver. Vous seul pouvez me sauver. Il me faut une dent de dragon. Je me souviens que vous êtes venu chez moi, il y a quelques semaines, pour m’en vendre. J’ai changé d’avis : s’il vous en reste, je vous l’achète. Votre prix sera le mien.”
Alphonse fit mine de réfléchir — c’était une technique qu’il avait imaginée pour faire monter le prix de ses dents de dragons, et qui, d’ailleurs, était la plupart du temps efficace.
Pendant ce temps, Merlin avait commencé son mélange.
À suivre…
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Ce qu’il n’avait pas compris, c’est pourquoi aucune fée n’était venue la bénir. En effet, si Clochette avait oublié, c’était une situation idéale pour Cloche qui pouvait venir sans craintes d’être repérée.
C’est en observant les ombres devenir de plus en plus ternes dans la lumière noire de la nuit que Merlin avait compris qu’il n’en était rien. Il était tombé par hasard sur un vieux grimoire qui racontait le pacte qu’avaient conclu les deux fées. Il était écrit que la fée qui gagnerait serait la seule à pouvoir bénir pour les siècles à venir, sauf si elle devait changer de camp, c’est-dire faire le bien alors qu’elle est la fée du mal, ou l’inverse. En conséquence, ce que Cloche était en train de faire apparaissait clairement aux yeux de Merlin : elle était en train de prendre le contrôle de Cloporte, de réduire sa volonté, petit à petit. Lorsque la princesse aurait été entièrement sous son contrôle, elle aurait alors invoqué Clochette, qui aurait instantanément réparé son erreur en la bénissant, ce qui lui apporterait immédiatement un prince charmant. Seulement, sous l’emprise de Cloche, Cloporte l’aurait alors haï. Cloche, la fée du bien, aurait alors fait une action maléfique pour l’humanité, et le rôle de bénédiction aurait instantanément été réattribué à Cloche pour les âges à venir.
Merlin tenait en quelque sorte le destin du monde dans ses mains. Si Cloporte était venu le voir, c’est qu’une partie d’elle était encore capable de résister. Cela dit, il était évident que Cloche était profondément ancrée en elle : Merlin ne pouvait pas juste lui dire que tout ça était la faute d’une mauvaise fée qui la contrôlait. Il devait être bien plus rusé.
“Ma chère Cloporte”, dit-il, “j’ai bien réfléchi à la situation. Il est possible que vous ayez été oublié par les fées. Pour vous aider à trouver la bénédiction, je sais comment faire. Il suffit de faire un philtre d’incantation : tomate, poireau et dent de dragon. J’ai de la tomate et du poireau dans mon potager, pourriez-vous, s’il vous plaît, trouver la dent de dragon ?”
Le breuvage tomate, poireau et dent de dragon était un breuvage parfaitement inoffensif. Pas de quoi lever la moustache d’un chat aux aguets, ni même éveiller le soupçon d’une fée maléfique. Par contre, le mélange d’une dent de singe, d’une gousse d’ail rôtie un soir de pleine lune et d’une dent de dragon était la recette parfaite pour extraire une fée tentant de prendre possession d’une princesse, ce qui était fort heureux étant donné que Merlin possédait justement dans son atelier la dent de singe et la gousse d’ail. Ne lui manquait plus que la dent de dragon : si tout se passait comme prévu, Cloporte allait lui apporter, et il pourrait alors délivrer la princesse de l’emprise de Cloche et rétablir la balance du côté du bien.
Cloporte quitta la demeure de Merlin, persuadé qu’elle avait enfin trouvé l’explication rationnelle qui pouvait combler ce manque dans sa vie. C’était sûr, Merlin avait raison : aussi, si elle lui apportait la dent de dragon, il pourrait lui préparer ce qu’il faut pour que la bonne fée se penche sur elle. Une fois que la fée l’aura bénie, elle trouverait sans difficulté son Prince.
À suivre…
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Merlin était un homme d’un âge certain, à la barbe blanche et à l’expérience affirmée. Il connaissait tout sur les légendes et les histoires, aussi bien celles que les vieux racontaient pour se faire jeune que celles que les jeunes se racontaient pour se faire peur. Lorsque Cloporte frappa à sa porte, il ne fut presque pas surpris de la voir arriver, et l’invita à s’installer dans son grand salon. Quelques minutes plus tard, il servit le thé et les biscuits, et s’installa à côté de son hôte.
“Cloporte, quel plaisir. Quel bon vent vous amène ?” lui dit-il pour la mettre à l’aise.
“Merlin, j’ai besoin de votre clairvoyance. Voyez-vous, mon cher, je sens que le Prince charmant m’échappe, si bien que je dois confesser d’avoir de plus en plus crainte de ne jamais le rencontrer. Vous qui savez tout sur ces choses dont personne ne sait rien, je vous en prie, aidez-moi. Guidez-moi, Merlin.”
Merlin n’était pas seulement un homme de savoir, c’était aussi un homme attentif. Il ne pouvait pas lui échapper que tous les soirs, lorsqu’il s’apprêtait à s’endormir, se reflétait au loin des ombres qui émanaient du balcon de la princesse, démontrant sa quête du Prince. Alors que, ces dernières semaines, ces ombres devenaient de plus en plus ternes dans la lumière noire de la nuit, il avait compris que Cloporte perdait espoir, si bien qu’il s’attendait à sa visite.
Les histoires de princesses et de princes sont, en effet, une composante indispensable au fonctionnement du monde. Des preuves de récit aussi vieilles que l’humanité témoignent qu’à toutes époques, les princes et les princesses ont joué un rôle stabilisateur. L’univers est né du chaos, c’est sa véritable nature : le bien co-existe avec le mal et aucun ne gagne jamais sur l’autre. L’amour improbable d’un prince et d’une princesse déstabilise cet équilibre et engendre autant de phénomènes heureux et tout aussi improbables, comme des belles récoltes tous les ans, des beaux enfants sans maladies, la paix et l’harmonie entre les peuples. À l’inverse, la haine d’un prince et sa princesse déstabilise cet équilibre dans l’autre sens. Alors, les événements improbables et malheureux surviennent en nombre : la guerre décime ceux épargnés par la peste, lorsque ce n’est ni la faim ni les accidents domestiques qui se jouent du malheur des peuples.
Si l’on en croit les écrits — et Merlin est du genre de ceux qui croient les écrits —, les périodes d’amour entre les princes et les princesses sont plus fréquentes que les périodes de haine. L’histoire raconte que, du temps où seul le chaos existait, une bataille féroce a opposée Cloche et Clochette. Pour résumer les allégories, Cloche est la fée du mal alors que Clochette est la fée du bien. Clochette ayant remporté le combat sur Cloche, elle a, selon les termes acceptées par les deux fées avant d’engager la bataille, eut le droit de bénir les princes et les princesses, leur garantissant un avenir radieux, mais, surtout, un amour sans faille, qui donnerait au monde prospérité et richesse. De temps en temps, Cloche bénissait une princesse par-ci par-là, mais elle ne le faisait que très rarement, et dans le plus grand secret, sans que jamais Clochette ne puisse l’apprendre.
Merlin avait réfléchi depuis bien longtemps aux déboires de la princesse. Il avait compris que Cloporte était une princesse oubliée, bénie ni par Cloche, ni par Clochette.
À suivre…
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Cloporte avala sa décoction, se frotta la main contre le visage, et s’allongea. Seulement, elle n’avait pas sommeil. Quelque chose n’allait pas : elle aurait du voir son Prince charmant. Si ce n’était aujourd’hui, elle aurait du le voir, au moins un autre jour de sa longue vie, durant laquelle elle avait méticuleusement et patiemment attendu. Cloporte était tracassée, beaucoup plus tracassée qu’à son habitude. Quelque chose n’allait pas. Était-ce elle ? Avait-elle oublié de faire une de ces choses que devraient faire naturellement toutes les princesses, et dont l’action provoque l’arrivée imminente d’un Prince ? Était-ce la faute d’une mauvaise fée qui lui aurait jeté un quelconque présage maléfique ? Pouvait-elle faire quelque chose ? Demander conseil à quelqu’un ? Ne risquait-elle pas de mourir sans jamais avoir caressé du regard son doux Prince ?
Ce matin là, Cloporte resta sur son lit, sans réussir le moins du monde à s’endormir. Sur le dos, sur le côté, sur le ventre, sur les draps, les jambes en croix ; aucune configuration ne donnait plus de succès qu’une autre, si bien qu’à midi, las de ne trouver ni le Prince, ni le sommeil, elle se leva et se dirigea vers sa toilette.
Si son miroir avait été doté de quelques capacités à la surprise, c’est précisément la chose qu’il aurait exprimé en voyant la princesse ce jour là. De mémoire de miroir, cela faisait des années que l’on avait vu celle-ci éprouver des difficultés à s’endormir. Pas depuis la potion miracle de l’alchimiste. Cependant, son miroir était un miroir conventionnel, qui ne savait que refléter les images. Il reflétait la tête bouffie de la princesse, son teint pâle, sa peau vieillie par le regret et attaquée par des rides précoces et des verrues putréfiees.
La princesse se rinça rapidement la tête — comme pour se rincer rapidement les idées — puis se dirigea vers sa garde-robe. Ce jour-là, elle choisit sa plus belle robe : elle était en soie noire, avec de la dentelle rouge, presque à sa taille. Ses mites l’avaient relativement bien épargné.
Une fois sortie, elle héla une cariolle et se fit transporter vers la hutte de Merlin.
À suivre…