
Mika frappa à la porte. Il arborait une combinaison Cerruti noire posée sur un t-shirt blanc, les cheveux bruns coupés ras, la barbe naissante contrôlée et une bague en or blanc soigneusement positionnée sur son index gauche. Un dernier coup d’œil dans le rétroviseur de sa Porsche grise toutes options (celles du catalogue mais aussi celles en dehors) lui avait donné l’assurance que sa coiffure était impeccable et qu’il était fin prêt pour la positivation.
— Oui ?
La femme qui ouvra la porte avait la quarantaine bien tassée. Un observateur finement placé aurait pu déterminer qu’elle venait de se lever : mais c’était là bien méconnaître les habitudes vestimentaires de Lorenza Fortevica. Femme désavouée d’un riche homme d’affaire italien, cette ancienne top-model était depuis bien longtemps trop affairée à se lamenter sur son triste sort pour pouvoir accorder ses habits avec les coutumes scélérates de la société qui l’entourait ; aussi il n’était pas inhabituel pour elle de revêtir une robe de soirée pour le petit-déjeuner, tout comme il pouvait également lui être parfaitement agréable de faire son repassage en maillot de bain ou encore de faire ses courses en tenue de ski. Là, Lorenza Fortevica avait décidée de rendre visite à son garagiste et ami Toni (beau mâle, musclé, sec, grand, vingt et un ans, imberbe et portant ce délicieux parfum de chez Azzaro). C’est donc tout naturellement qu’elle fit un tour mental de ses robes de chambre avant de choisir celle qu’elle avait ramenée d’une visite à Venise, d’un certain couturier excentrique, vieux et charmeur, le crâne aussi dégarni qu’il était amusant. Il aimait à se faire appeler Bingo King, et avait bien entendu été l’un de ses nombreux amants — c’est de cet amour aussi lubrique, passionnel et superficiel que Lorenza avait ramené ce merveilleux pyjama jaune.
— Chère Madame, dites-moi, ai-je le plaisir de parler à Madame Lorenza Fortevica ?
Lorenza dévisagea son inconnu de haut en bas. Il était beau : de là, elle pouvait en déduire qu’il s’agissait sûrement d’un homme de confiance, et passa rapidement les autres vérifications mentales avant de continuer l’entrevue.
— Pour vous servir, répondit-elle. Ne restez pas dehors voyons, procédons à l’intérieur si vous avez l’obligeance de bien vouloir me suivre.
Mika sortit subrepticement un calepin de sa poche, vérifia une indication, puis suivi Lorenza dans les dédales de sa demeure. Il compta au moins huit portes sur le côté gauche du corridor et autant sur le côté droite avant de rejoindre une gigantesque pièce qui occupait deux étages de la maison et au centre de laquelle était disposée en triangle une fontaine en marbre décorée de plantations aussi esthétiques que verdoyantes, un piano à queue qui semblait rivaliser avec les miroirs de l’entrée tellement le vernis semblait fraîchement disposé et une statue hindoue d’un goût douteux dont le seul intérêt semblait effectivement de compléter le triangle décoratif.
— Installez-vous donc dans ce canapé. Vous voulez un café ? Ou peut-être un jus de fruits ? Pourquoi pas les deux ? Je reviens.
***
En un éclair, Lorenza était repartie, laissant à Mika le loisir d’observer plus finement la décoration. La partie sud était occupée par une énorme baie vitrée cathédrale, dont la légèreté contrastait agréablement avec le reste de la pièce qui semblait pouvoir occuper sans discussion une place dans le livre Guinness des records à la section consacrée aux aménagements intérieurs comprenant le plus grand nombre d’objets. En vrac, Mika put distinguer un ours en peluche blanc, un ours en peluche blanc avec des cœurs, un ours en peluche blanc avec des cœurs et un nœud rouge, un ours en peluche marron, une reproduction de la tour Eiffel en métal, une reproduction de la tour Eiffel en plastique noir, un tableau représentant les deux reproductions qu’il venait de voir côte-à-côte, un vase en verre rempli de petits papiers (eut-il eu le courage de s’en approcher qu’il aurait repéré des tickets de métro usagés), un vase en verre rempli de gros papiers (eut-il eu le courage de s’en approcher que, cette fois-ci, il aurait repéré des billets d’avions usagés), une statue représentant…
— Voilà, voilà.
Pris dans son élan contemplatif, Mika en avait presque oubliée la présence de Lorenza. Celle-ci avait pris la coquetterie de revêtir un chapeau jaune assorti, subliment décoré d’un réel petit poussin empaillé.
— Et bien, mon cher Monsieur, que me vaut l’honneur de votre visite ? Je crois, si je ne me trompe, que nous n’avons pas encore été présentés ?
— En effet, ma chère Madame ! Je suis Mika Trösdendorf, et je viens frapper à votre porte, car il se trouve que nous sommes voisins.
— Vrai ! Quelle chance. (Elle ravala un petit sourire coquin.) Vous devez être heureux d’habiter ce quartier ! (Un autre sourire coquin, délicatement transformé en clin d’œil.) Ah ! mais, assez parlé de moi, dites-moi donc, qui êtes vous ? Qu’est-ce qui vous amène parmi nous ?
Mika obliqua à nouveau son regard vers son petit calepin.
— Et bien, les affaires ! Je suis consultant en placement financier et mon patron clame que « malgré la crise, business as usual » — c’est de l’anglais (« ha ! », fit Lorenza) et cela veut dire que, même lorsque les carottes sont cuites, il ne faut pas arrêter d’appâter les lapins (« ho ! » fit Lorenza). Donc, direction Port-aux-Cerises (c’était le nom de cette charmante bourgade bourgeoise), nous allons ouvrir un nouvel espace d’ici quelques semaines dans le centre ville, dédié aux jeunes entreprises dynamiques qui veulent investir un peu de leur liquidités. Et, comme j’ai été élu deux années de suite le meilleur employé de l’année…
— Comme c’est impressionnant ! l’interrompit soudainement Lorenza.
— Oui, merci… donc, je disais, comme mon patron, Mika — quel hasard, il porte le même prénom que moi…
— Ah mais c’est délicieusement exquis ! glossa-t-elle.
— Oui, n’est-il pas ! reprit Mika. Donc — il se racla la gorge pour reprendre ses idées, et en profita pour jeter un coup d’œil à son calepin dans l’opération — Mika, mon patron m’a dit : Mika, tu es l’homme qu’il me faut, va à Port-aux-Cerises, fais fructifier notre savoir-faire, car toi, tu connais tout de « Placements et bénéfices », c’est le nom de la compagnie, tu va pouvoir monter cette filiale, et nous faire devenir riches et encore plus riches !
***
À partir de cet instant, Lorenza cessa de l’écouter. Elle devina son torse musclé, fixa son menton profilé, imagina ses jambes dimensionnées, mesura mentalement ses épaules taillées, rêva de son ventre chocolaté, et remercia la providence pour ce cadeau. Lui parla de placements, expliqua comment la société s’arrangeait pour prélever sa quote-part lorsque le client perdait de l’argent grâce à des opérations de couverture et comment elle s’arrangeait pour prélever sa quote-part lorsque le client gagnait de l’argent grâce à des commissions exorbitantes, mais, pendant tout ce temps, Lorenza était pris dans le tourbillon enivrant du monde des fantasmes dirigées par Monsieur-le-chef-d’orchestre Trösdendorf.
— Comme c’est passionnant ! lâcha-t-elle, lorsqu’elle sentit que la discussion semblait toucher sa fin, avant de poliment raccompagner son voisin à sa porte après avoir pris grand soin de s’assurer que celui-ci reviendrait la voir le plus vite possible (« mais voyons, c’est tout naturel qu’entre voisins, nous organisions un petit repas en tout simplicité pour faire plus profonde connaissance »).
***
Dehors, Mika sortit une carte de visite de la poche de son tailleur. Celle-ci portait le nom de Ignazio Fortevica. Si cet Ignazio Fortevica partageait le nom de famille de Lorenza, ce n’était pas là un hasard : Ignazio était son mari. Mika composa le numéro sur son téléphone.
***
Au même instant, Ignazio profitait du soleil couchant sur Florentina III, son dernier yacht blanc, au large de San Nicolao, sur la côte ouest de la Sicile, lorsque la sonnerie de son téléphone portable retentit.
— Valentina d’amour, apporte mon téléphone, veux-tu ? proféra Ignazio d’une voix grave et autoritaire.
Une fille brune au corps d’ange qui était paisiblement allongée de l’autre côté du yacht se leva à ce moment. Elle était jeune, mais pour Ignazio, elle était surtout belle et docile. Cheveux mi-longs, yeux marrons, ses jambes se battaient avec ses doigts de pieds au concours de celui qui serait le plus fin tandis que sa silhouette merveilleusement proportionnée donnait l’impression de se fondre dans l’air lorsqu’elle se mouva pour apporter son téléphone à ce vieil homme au cigare et aux poils gris débordant de son marcel blanc, lui tendant l’objet sans même faire l’effort de croiser son regard et revenant aussitôt s’allonger précisément où elle était installée quelques minutes auparavant.
Ignazio attendait ce coup de téléphone : il sourit et décrocha.
— Mika, mon vieil ami !
« Mon vieil ami » était peut-être une expression un tantinet exagérée alors qu’Ignazio et lui s’étaient vus pour la première fois il y a quelques semaines, mais c’était la coutume pour Ignazio d’appeler ainsi les gens avec qui il faisait du business. C’était un (vrai) ami qui lui avait recommandé les services de Mika. « Tu va voir, Ignazio, tu ne va pas être déçu. Pour tes affaires, contacte donc Bonne humeur et blanc bonheur, je te garantis que tu va me remercier de m’avoir écouté. »
« Bonne humeur et blanc bonheur » : tel était le vrai nom de la société pour laquelle travaillait Mika. Et, à ce moment précis, Valentina (qui ne s’appelait pas réellement ainsi) avait beau être allongée nue et vaguement offerte à son plaisir, rien sur cette terre n’aurait pu distraire Ignazio d’écouter avec la plus grande attention les nouvelles qu’allaient lui donner son « vieil ami ».
Une fois n’est pas coutume, je n’ai pas encore terminé cette histoire. J’ai des idées, mais j’ai besoin de vous pour m’aider à choisir laquelle prendre ! Alors, plutôt vaudeville, aventure à rebondissements, nonsense, conte pour adulte ?







