Le prince, la princesse et le magicien

10 octobre 2009 — publié par cwis

lutin

Il était une fois une citrouille, une courgette, une carotte et une pomme de terre qui vivaient dans la hutte d’un magicien célèbre. Le magicien célèbre se dénommait Merlin. Il avait une longue barbe blanche et un chapeau pointu. Il habitait une hutte dans une forêt reculée, où personne n’allait jamais le déranger.

Il était une même fois un saphir, une écharpe en satin, une bague en or blanc et des chaussures de fée, qui étaient soigneusement posées dans le placard d’une princesse magnifique. La princesse magnifique se dénommait Lucie. Elle avait de longs cheveux dorés et des vêtements de princesses tout rigolos. Elle habitait dans un château cosy, caché dans une maison bourgeoise que personne ne pouvait suspecter contenir un aussi beau château, au plein milieu de la ville, là où personne n’allait jamais la déranger.

Il était une fois une planche à découper, une épée ancienne, un casque en fer un peu rabougri et un manteau ancien, qui étaient aléatoirement entreposés sur un coffre un peu ancien appartenant à l’une des chambres d’un prince quelconque. Le prince quelconque se dénommait Gascolin. Il avait le teint jeune mais le regard usé de celui qui n’a pas effectué les étapes de la vie dans le bon ordre. Il vivait dans un palace immense perdu au fond d’une colline oubliée, derrière la montagne maudite située après le lac aux mauvais esprits, dans cet endroit de la carte que chacun évitait car il paraissait qu’il s’y passait des choses dont tout le monde avait entendu parler et qui ne motivait justement personne à y poser les pieds.

***

Il était une fois l’histoire de Merlin, Lucie et Gascolin. L’histoire d’une citrouille, d’un saphir, d’une planche à découper, et de bien plus encore. Cette histoire, c’est l’histoire de la princesse, du prince et du magicien.

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Il y a fort longtemps, alors que les histoires n’étaient pas encore écrites, les oiseaux gazouillaient encore paisiblement dans les cieux, sans que personne ne put suspecter un jour que leur chant magnifique ne soit rapporté par une âme quelconque qui en ferait une fable, un conte, un roman ou une chanson. Pendant ce temps aujourd’hui oublié, les princes occupaient leur temps comme ils l’occupent encore aujourd’hui : tout d’abord, à trouver des princesses, à vaincre les étapes complexes qui les séparent du moment où ils peuvent se marier avec elles, à finalement se marier avec, puis à passer le reste de leur existence à profiter de leur vie remplie d’amour, d’eau fraîche, de gâteaux au chocolat et de saumon grillé accompagné de citron et de crème fraîche.

Un jour, Gascolin avait trouvé sa voie. Alors qu’il déjeunait à une taverne, un vieil ermite lui avait appris l’existence du dragon inespéré. « Le dragon inespéré ? » s’enquit immédiatement Gascolin. Et le vieil ermite de lui raconter cette légende, qu’un dragon vilain avait, il y a maintenant vingt ans très précisément, kidnappé une bébé-princesse magnifique pour la garder dans son antre, en jouissant seul du plaisir de pouvoir entretenir une relation, fut-elle de bonne compagnie, avec elle. Et Gascolin, épris de cette histoire émouvante, avait alors entreprit de libérer la belle et soi-disant (mais c’était vrai) jolie princesse du joug de ce dragon maléfique.

Armé de son épée, de son casque et de son manteau, il pénétra la grotte que l’ermite lui avait indiqué. Quelques pas à gauche, quelques pas à droite, un peu plus au fond, ah-mais-on-n’y-voit-plus-rien-allumons-une-torche, ah-c’est-bien-mieux, où-est-donc-ce-dragon, bim ! il tomba nez-à-nez dessus. Il faut dire que Gascolin était beau plus que brave, mais téméraire autant que courageux, et que même si sa compétence au combat contre les dragons n’avait pas encore eu totalement l’occasion d’être développée, il possédait quelques arguments enfouis derrière son amour propre qui lui permettait d’éprouver un plaisir naturel à armer son glaive de la façon la plus adéquate pour venir à bout du dragon récalcitrant.

Et c’est ainsi que Gascolin conquit le cœur, l’âme et le corps de la belle Lucie.

Le prince et la princesse vécurent heureux plusieurs années. Le prince était ravi car sa princesse était magnifique. La princesse était ravie car son prince était son prince à elle. Il l’avait sauvé. Elle ne voyait pas qu’il puisse être quelconque. Il n’était pas quelconque, pensait-elle alors : il était son prince, et cela comptait plus que tout.

Un jour, ou peut-être le jour d’après, passons les détails calendaires, un petit lutin fit son apparition sur le rebord de la fenêtre de la chambre du prince et de la princesse. Par un commun accord, la princesse avait abandonné son château cosy pour habiter, le plus clair de son temps, dans le palace immense de son prince. Derrière la colline oubliée, les lutins pouvaient pour certains habitués faire partie du paysage, de sorte que le prince n’y porta guère attention. Lucie y était un peu plus attentive : un lutin, quand on est habitué à vivre en ville, il faut tout de même avouer que ça n’est pas monnaie courante. Cependant, devant la quiétude de son homme, la princesse décida de ne pas s’en faire, et retourna vaquer à ses occupations comme si de rien n’était.

Le soir suivant, le petit lutin était toujours assis, sur le rebord de la même fenêtre. Le prince n’y portait pas plus d’attention qu’avant. La princesse, sans être inquiète, était pour le moins intriguée, mais continua à décider que le mieux était de ne pas s’en faire.

Le lendemain, le petit lutin était toujours là. Le prince n’y prêta toujours pas attention, pas plus que la veille. La princesse, elle, vit très clairement que, non seulement le lutin était encore là, mais que, cette fois-ci, il était accompagné d’un autre ami lutin. Cela dit, la chose était entendue : il fallait ne pas s’en faire.

Le soir même, les deux lutins regardaient à nouveau le couple princier. Lui n’y prêtait attention. Elle non plus : elle ne s’en faisait pas pour si peu — se disait-elle.

Le surlendemain, pareil. Avec un ami lutin de plus.

Et encore le jour d’après, un autre lutin de plus.

Ainsi pendant plusieurs mois, les lutins s’accumulèrent. Le prince vaquait à ses occupations alors que la princesse avait tout de même des difficultés croissantes à ne plus s’en faire.

Si bien qu’un jour, alors que c’était jour de fête au château, et que des personnalités célèbres de la région étaient invités au banquet, la princesse prit un magicien à part dans son cabinet, pour lui expliquer la situation et lui exprimer tout le tracas que cela pouvait lui poser. Ce soir là, Merlin avait fait l’effort de se rendre en dehors de sa hutte pour venir au château du prince — les charmes de la princesse n’y était cependant peut-être pas totalement étrangers. Ce soir là, la princesse avait mis son écharpe en satin, sa bague en or blanc et ses chaussures de fée. Elle était belle comme jamais.

Le magicien écouta attentivement et considéra cette affaire comme relevant de la plus haute importance. Soudain, il savait quoi faire. Il demanda à Lucie un objet cher à son prince, et un objet cher à lui. Il sortit une courgette, une carotte, et une pomme de terre. Puis, il expliqua. Le lutin décrit par la princesse était une sorte de lutin ancestral, chassé par les démons, dont les pouvoirs maléfiques pouvaient s’étendre au-delà des plaines du royaume ainsi que ceux des royaumes attenant. Pour annihiler son pouvoir, la recette était simple : une courgette pour ramollir sa garde, une carotte pour rendre aimable le sourire du magicien qui allait l’approcher, une pomme de terre pour gommer l’esprit maléfique, et un objet cher à chacune des personnes qui vivant dans la demeure infestée par le lutin, pour fixer l’esprit de celui que cet être maudit devait ne plus approcher.

Lucie tendit la planche à découper de son prince et son saphir à Merlin. Celui-ci posa les légumes, les découpa soigneusement avec le saphir sur la planche, et invoqua un vieux rituel qui fit partir le lutin.

Une fois l’incantation terminée, le lutin était expulsé du château pour de bon.

« — Vous auriez du en parler à votre prince. Mon pouvoir de magicien est certes efficace, mais une bonne épée de prince l’est tout autant, » annonça Merlin.
« — J’ai tenté, mon cher Merlin. Mais il ne m’écoutait pas, » se plaignit Lucie.
« — Pourtant, un lutin, ce n’est pas rien ! » compléta Merlin.
« — Certes, mon cher Merlin, mais pour mon Gascolin, un lutin, ça n’est pas grave », déplora la princesse.
« — Ça l’est pourtant, et vous le savez bien, ma chère Lucie » répondit le magicien.
« — En plus, pour un lutin, j’aurais peut-être gardé ma rancœur ; mais à force de les voir devenir plus nombreux, je n’en pouvais plus, je devais vous appeler : mon cher, vous deviez venir me sauver. »
« — Lucie ? Aussi ravi qu’un homme comme moi puisse être de vous avoir sauvé, je dois vous le dire : il n’y avait qu’un seul lutin. »

***

Première fin : Merlin partit, Lucie oublia Merlin. Comment ça, un seul lutin ? C’est idiot. Elle n’aurait jamais du en parler à Merlin. Gascolin est là pour elle, il l’aurait sauvée bien assez tôt, lui eusse-t-il demandé.

Deuxième fin : Merlin partit, Lucie ne l’oublia jamais. Avait-elle inventé les autres lutins pour se faire sauver par Merlin ? C’est idiot… enfin… Merlin était là pour elle…



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