Lionne et son ami Marcus

6 juin 2009 — publié par cwis

Certaines histoires sont faites pour être racontées. Certaines le sont pour raviver un souvenir et faire qu’il se transmette. Certaines sont faites pour être vécues. D’autres un peu de tout cela à la fois.

Lionne était une petite fille. Magnifique, espiègle, un peu rebelle mais toujours prête à rendre service, à offrir des cadeaux, à s’occuper de ses proches. Elle avait beaucoup d’amis. Ses parents avaient espéré longtemps avant de finalement réussir à avoir un enfant, aussi étaient-ils très fiers d’elle.

Lise et André avaient de quoi être fiers : Lionne était très toujours adorable et attentionée. Un jour, elle avait offert un magnifique petit chaton à un bon ami. Un autre, elle avait offert pour la fête des mères un magnifique vase fait de ses propres mains, qu’elle avait longuement décoré d’un magnifique décor peint avec d’incroyables détails. Sa maîtresse d’école avait reçue un très joli collier de perles.

Quel dommage cependant que le petit chaton se retrouvât être enragé. Quelle malchance que son père eût fait tombé le magnifique vase celui-ci sitôt posé sur l’étagère. Quelle tristesse que Lionne avait utilisé du thé pour peindre les perles. Comment eût-elle pu savoir que sa maîtresse y était allergique ?

Comme tous les enfants, Lionne faisait parfois des bêtises. Une fois, elle jouait dans la voiture et avait malencontreusement desséré le frein à main ; la voiture était alors partie s’encastrer dans le mur en béton en contrebas. Une autre, elle avait oublié de fermer l’eau de son bain, provoquant une inondation qui a ruiné le parquet. Un jour où elle jouait à l’apprentie-cuisinière, les pompiers étaient même venus éteindre un feu.

Que de mésaventures avec cette voiture neuve, ce parquet fraîchement posé, la maison sous les cendres. La vie de Lionne était ainsi faite.

Lionne avait aussi un ami imaginaire. Il s’appelait Marcus. Elle ne lui offrait jamais de cadeaux. Il ne lui arrivait jamais de catastrophes. Marcus et Lionne avaient cette saveur qu’aucune relation réelle ne pouvait jamais offrir à Lionne.

Marcus discutait beaucoup avec Lionne. De choses. D’autres.

Un matin, Marcus a lancé une idée.

« Et si toutes les actions de bien que tu fais étaient contre-balancées par un événement triste ? »

Par cette idée laconique, Lionne venait de trouver un sens à sa vie. Elle ne faisait que de semer des graines de discordes. Ce faisant, elle créait un vent enchanté qui était à l’origine de toutes les bonnes actions qu’elle faisait. Une fois le vent retombé, les graines touchaient le sol, et toutes ces choses horribles se produisaient.

Une fois cette idée en sa possession, Lionne tenta de confronter cette hypothèse à la réalité. Elle tenta de moins faire le bien : le mal se produisait moins, aussi. Elle tenta de faire un peu de malice : des choses positives arrivaient autour d’elle.

Quelques mois avaient suffit à convaincre Lionne qu’elle disposait d’une sorte de contre-pouvoir terrible : celui de pouvoir faire du bien en faisant du mal, et de faire du mal en faisant du bien. Résolue à limiter les dégâts, elle entreprit alors de ne plus rien faire du tout.

Cela dit, vivre une vie à ne rien faire n’est pas vivre une vie.

Lionne essaya ainsi de trouver un moyen pour mettre fin à sa malédiction. Elle entreprit plusieurs stratagèmes. Tout d’abord, elle essaya de limiter ses actions bénéfiques, dans l’espoir de limiter les actions maléfiques. Ensuite, elle tenta de réaliser quelques actions maléfiques ciblées, dans l’espoir de créer des actions bénéfiques tout en maîtrisant les effets de bord négatifs. Hélas, aucune de ces techniques ne la satisfaisait, car toutes prévoyaient une étape triste où quelque chose de mal serait réalisé.

Première fin.

Lionne se sentit de plus en plus désemparée à l’idée de ne pas pouvoir contrôler sa vie comme elle l’entendait. Alternant les phases dépressives avec les périodes mélancoliques, elle lâcha prise avec la réalité. Seule, triste, abandonnée par tous, elle perdit tout espoir. Concentrant sur sa personne tout le malheur qu’elle pouvait générer, elle ne put jamais remarquer tant elle était repliée sur elle-même que, dans le même temps, elle irradiait de bonheur toutes les personnes qui lui étaient chères.

Deuxième fin.

Lionne se sentit de plus en plus mélancolique à l’idée de ne pas pouvoir trouver de moyen de contrôler sa vie comme elle l’entendait. Alternant les phases tristes avec les périodes détachées, elle perdit progressivement l’envie de maîtriser sa malédiction. Concentrant sur sa vie les actions qu’elle pouvait réaliser, elle ne cherchait plus à savoir si les choses seraient du côté du bien ou de celui du mal. C’est ainsi qu’en perdant sa peur, arriva un jour où elle perdit également l’objet de sa peur. Sans raison d’exister maintenant qu’elle ne craignait plus de faire du mal, Marcus fit un dernier baiser à Lionne et repartit dans le royaume des amis imaginaires, sa malédiction rangée dans une boîte en carton-pâte.

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