Archive pour janvier 2009

Il était une fois l’histoire de la princesse Cloporte (partie 8)

Jeudi 29 janvier 2009

Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.

Hélas, la recette du philtre était conçue pour marcher avec cinq cent vingt trois tours de spatule. Avec un tour de plus, c’est une autre recette, qui donne un autre philtre.

Cet autre philtre était connu sous le nom de la Préparation du diablotin rouge. C’est un philtre assez puissant, dont seul des mages très expérimentés connaissaient la recette. Il fonctionne en détectant le désir le plus cher de la personne qui le buvait, et en faisant tout ce qu’il fallait pour que ce désir ne se produise jamais.

Cloporte rêvait d’avoir un prince charmant. Le philtre qu’elle venait de boire lui assurait de ne jamais pouvoir en avoir ; seulement, elle n’en savait rien. Cloche n’avait pas non plus compris ce qui était en train de se passer — pour elle, le philtre de Merlin était un amusement sans intérêt. Elle continua alors ses plans, et augmenta petit à petit sa force.

Un jour, elle pu exécuter son dessein, et prendre à nouveau le contrôle du monde. Ce jour là, le monde redevint un monde de chaos, brutal, violent, décimé par la misère. Cloporte, de son côté, n’eut jamais de prince ni d’enfants, et ne connut jamais cet amour derrière lequel elle avait couru toute sa vie. »

Sur ces mots, Bénédicte referma le livre de contes pour enfants. Soleil dormait paisiblement, comme tous les enfants après qu’on leur a raconté une belle et agréable histoire.

Les yeux fatigués par la lecture, Bénédicte éteint la lumière puis quitta la chambre de sa fille sur la pointe des pieds. Demain Soleil fêtera son anniversaire : elle aura sept ans, et une fête magnifique sera organisée en son honneur.

Bénédicte termina de ranger le salon avant d’aller au lit. Sur la table traînait encore les journaux du jour. Les Unes se ressemblaient presque toutes dans leur joie : « Bientôt le millionième anniversaire de la fin de la Dernière Guerre Mondiale », « Un couple s’aime et se marie sous les applaudissements des passants », « Une nouvelle recette à base de framboise fait fureur ».

Une fois couchée, Bénédicte prit sa grille de mots croisés. Son mari travaillait les soirées, aussi n’allait-il pas tarder à rentrer. Hernest était un homme bon, généreux, tendre avec elle et leur fille. Elle ne pouvait pas rêver meilleur mari.

« Bonsoir chérie ! » clama-t-il en rentrant dans la chambre. « Comment vas-tu, mon amour ? Comment va Soleil ? »

« Bonsoir chéri. Je vais merveilleusement bien. Soleil s’est endormie il y a quelques minutes. Je lui ai lu une merveilleuse histoire, tu sais, celle de la princesse Cloporte. C’est une de ses préférées. »

Hernest dévora sa bien-aimée du regard.

« Bénédicte… je t’aime. »

« Moi aussi, Hernest. »

 

Voilà… c’est fini. 

À quoi servent les contes, si ce n’est à raconter des histoires qui font rêver ? D’aucuns pourraient répondre que c’est ainsi que se tisse l’imaginaire et que se construit la personnalité, les envies, les aspirations, les passions… 

Dès lors, peut-on faire la comparaison entre le monde de la réalité et celui du conte ? Celui du conte serait-il beau pour isoler de l’imaginaire le fait que le monde réel ne l’est pas ? Si tel était le cas, que se passerait-il alors dans un monde hypothétique où, du réel et de l’imaginaire, ce serait le monde réel qui serait le plus beau ?

Biographie de Justine

Vendredi 9 janvier 2009

Constantine était à bout de souffle. Le corps fatigué, les joues tombantes, les yeux implorant un dieu en qui elle n’avait jamais pensé à croire jusqu’à ce moment précis. La souffrance parcourait toutes les parties de son être et de son âme, si bien qu’elle commençait à perdre la réalité qui l’entourait, comme si elle était un petit pois qu’on venait de placer dans une boîte de conserve en lui intimant de s’affairer à compter le nombre de ses congénères avant qu’il ne lui soit donné l’occasion de revenir consciente de ce qui lui arrivait. Heureusement, l’accouchement serait bientôt terminé et son corps aura vite oublié toute cette torture. Si c’est un garçon, il s’appellerait Claude. Si c’est une fille, alors ça sera Justine. Bientôt, un bébé allait naître.

Justine courait dans la prairie verdoyante. Elle riait, s’amusait à faire semblant de tomber dans l’herbe grasse et accueillante, avec ce rire d’enfant que seul un enfant est capable de produire. C’était bientôt son anniversaire. Elle allait avoir dix ans. Des cadeaux, elle en attendait un plus que les autres : une poupée de princesse. Elle l’avait vue dans la vitrine d’un artisan qui créait de ses propres mains des poupées aussi magnifiques qu’uniques. La sienne serait grande, car la princesse était une grande princesse. Elle serait vêtue d’une robe violette qui scintille dans le noir, comme les étoiles qui habitent les cieux d’été, et d’une couronne blanche sertie de pierres précieuses, rares, et merveilleusement belles.

Chloé avait passé la matinée à se préparer : son maquillage devait être parfait, sa coiffure parfaitement ajustée, elle devrait porter sa robe avec élégance. Toute sa vie, elle avait rêver de se marier. Cela dit, aujourd’hui n’était pas encore venu le temps pour elle de signer avec son prince charmant : aujourd’hui, ce n’était pas elle qui devait être la plus belle, car c’est le jour que se mariait sa meilleure amie et confidente. Elle était son témoin, et c’était un privilège qu’elle entendait honorer avec un respect poussé des détails. Un dernier coup d’œil devant le miroir avant que ne commence la cérémonie. Le maquillage est parfait. Discret mais présent. La coiffure est parfaite. Recherchée et tendance. La robe est parfaite. Justine l’a choisie exprès pour Chloé. Une robe cintrée, vintage et élégante, d’une teinte claquante de pourpre qui rehaussait naturellement son teint. 

Zoé. Un prénom simple. Justine l’aimait beaucoup. Cela faisait longtemps qu’elle avait décidé que le jour où elle aurait une fille, elle l’appellerait Zoé. Des histoires de mère, elle en avait entendu beaucoup. Il paraît que la grossesse est un moment douloureux de la vie. Il paraît que les premières années de l’enfance sont un mélange difficile de moments géniaux ponctués par des moments horribles représentés notamment par les biberons la nuit et les premières dents. Il paraît tout cela, et d’autres choses aussi… Justine aurait bien le temps de songer à tout cela le temps venu. Elle venait d’accoucher. Le personnel de la clinique était aux petits soins pour elle. En même temps fatiguée, éreintée, à bout de souffle, émerveillée, émue et emplie d’un bonheur unique, elle serrait sa fille dans ses bras en murmurant son doux prénom à ses oreilles. Zoé était là pour elle, et serait là pour Zoé.

Sophie courrait dans la prairie verdoyante. Elle riait, s’amusait à faire semblant de tomber dans l’herbe grasse et accueillante, avec ce rire d’enfant que seul un enfant est capable de produire. C’était bientôt son anniversaire. Elle allait avoir dix ans. C’était la meilleure amie de Zoé. Elles étaient né le même jour, elles partageaient leurs moments les plus intimes. Elles avaient décidé de fêter leur anniversaire ensemble, et Justine était affairée pour que la fête soit réussie. Il fallait terminer la décoration, les gâteaux, s’assurer que les boissons seraient fraîches en que rien ne manquerait. Pendant que Justine plaçait les dernières banderoles, elle se souvenait, émue, de ses propres dix ans. Elle n’avait rien oublié du moment où elle avait reçue sa poupée de princesse. Zoé avait toujours adoré cette poupée, Justine le savait et avait prévu de l’offrir à sa fille. Qui sait, peut-être qu’un jour Zoé la transmettrait à sa petite-fille.

Émilie avait passé la matinée à se préparer : son maquillage devait être parfait, sa coiffure parfaitement ajustée, elle devrait porter sa robe avec élégance. Justine était stressée, comme une mère peut l’être avant le marriage de sa fille. Zoé, quant à elle, était étonnamment calme, comme si la situation était entièrement sous contrôle. Un dernier tour dans la chambre où Émilie, son témoin, se préparait, histoire d’être sûr que tout se déroulerait comme prévu, et la cérémonie allait pouvoir commencer.

Clarisse venait de pousser son premier cri. Celui-ci emplit la maternité, comme un premier rayon de soleil illumine un paysage nocturne, avec ce message indissociable que dorénavant, il ferait jour. Justine était grand-mère. Justine était fière.

Juliette regardait sa collègue Justine d’un œil ému. Ce soir, Justine serait à la retraite. Toute une vie de travail qui s’achève. Justine n’était pas encore sûre de ce qu’elle allait faire, maintenant qu’elle avait le temps. Se reposer un peu, pour commencer. Faire le tour de sa vie. Partir en voyage ? Passer plus de temps avec sa fille et sa petite-fille ? Donner de son temps dans des associations ? 

Justine allait bientôt fêter ses quatre-vingts ans. Elle venait de passer la dernière décennie à faire ce qu’elle avait prévu en partant en retraite, et d’autres choses encore. C’était une vieille femme, mais une femme heureuse et accomplie. Le regard plein de malice, elle souffla les bougies du gâteau que sa petite-fille avait préparé. Les images de sa jeunesse défilèrent dans ses yeux tandis que les flammes vacillèrent, et elle pleura des larmes de bonheur avant de serrer sa famille dans ses bras.

Constantine et Justine reposaient maintenant dans le même monde. Chloé, Zoé, Sophie, Émillie, Clarisse, Juliette et bien d’autres étaient venues à son enterrement. Elle se refusait à imaginer que celui-ci soit morbide, aussi avait-elle insisté pour que personne ne soit habillé en noir. Étrangement, elle avait même noté dans son testament que son vœu était que chacun soit vêtu de blanc et de violet. L’instant était solennel. Tous avaient aimé Justine. On dit parfois que c’est lorsque les gens manquent que l’on se rend compte à quel point on tient à eux. Ce jour, Chloé, Zoé, Sophie, Émillie, Clarisse, Juliette et bien d’autres allaient se rendre compte à quel point ils tenaient à Justine.

***

C’est ainsi que l’on peut raconter la vie de Justine. 

 

Après cette lecture, si je vous demandait « Justine a-t-elle mené une vie heureuse », que répondriez-vous ? 

 

Bien sûr, cette histoire est triste, car la fin est triste. Les gens qui s’en vont manquent toujours plus aux gens qui restent.

Bien sûr, cette histoire est heureuse, car elle est immensément incomplète. Chaque paragraphe représente un petit bout heureux de son histoire, alors que dix ans séparent chacun d’eux. Que se passe-t-il durant chaque pavé de dix ans ?

 

Certains ne voudront pas savoir ce qu’il se passe entre les paragraphes, et voudront répondre à la question avec ce qui est dit dans ce récit.

Certains vont répondre que la vie est faite de hauts et de bas, et qu’il faut savoir se concentrer sur les hauts.

Certains vont répondre que la vie est faite de hauts et de bas, et qu’il faut compter les hauts et les bas pour pouvoir se prononcer.

 

Et vous ?