Archive pour novembre 2008

Il était une fois l’histoire de la princesse Cloporte (partie 7)

Vendredi 21 novembre 2008

Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.

Merlin regarda l’objet avec une pointe d’envie. Il n’était pas donné à tout le monde d’observer un tel objet : c’était véritablement quelque chose de très rare, et de très cher. C’est avec grand soin qu’il s’attela à la troisième partie de la recette. Il plongea la dent de dragon dans le mélange : immédiatement, quelques poussières étoilées se mirent à scintiller autour de la marmitte. Il prit une longue spatule en fonte, et mélangea très délicatement, en comptant les tours à voix haute pour être sûr de ne commettre aucune erreur.

La princesse l’observa, comme un enfant qui sent que l’heure du cadeau approche. Bientôt, le philtre serait prêt, et sa bénédiction lui donnerait enfin le droit à son Prince, celui dont elle rêvait tant. Il serait brun, le regard fier, musclé, grand et aurait un joli nez.

Perdue dans ses rêveries, Cloporte ne se rendit pas compte que Merlin avait compté deux fois “trois cent douze”. Ainsi, c’est cinq cent vingt quatre fois, et non cinq cent vingt trois fois, que Merlin avait tourné les ingrédients avec sa spatule.

Merlin tendit la fiole avec le philtre à Cloporte, qui la but sans se faire prier.

À suivre, la dernière partie…

Il était une fois l’histoire de la princesse Cloporte (partie 6)

Mardi 18 novembre 2008

Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.

La recette du philtre était immensément complexe, et il fallait exécuter toutes les étapes avec une attention toute particulière sous peine de le rendre parfaitement inoffensif. Celle-ci était composée de trois parties. Dans la première, il fallait faire frotter l’ail contre la dent de singe cinq cent vingt trois fois. Dans la deuxième, il fallait faire bouillir l’air et la dent de singe dans une grand marmite cinq cent vingt trois minutes. Dans la troisième, il fallait, feu éteint, rajouter la dent de dragon, et mélanger en tournant cinq cent vingt trois fois.  Ces étapes devaient impérativement être réalisés avec une très grande minutie, et c’est avec une certaine anxiété que Merlin était en train de frotter la gousse d’ail contre la dent de singe, en se concentrant sur son comptage pour être sûr de ne commettre aucune erreur.

Alphonse avait terminé de faire mine de réfléchir. Il se grattait la tête, le regard porté dans le vide. C’était la deuxième partie de sa technique pour faire augmenter le prix. Cette partie là était un peu moins efficace que la première, mais Alphonse y tenait, alors il l’exécutait quand même.

Merlin avait frotté la gousse d’ail sur la dent de singe le nombre de fois requis. Il prit sa plus grande marmite, mit le feu, attendit l’ébullition, et plongea la gousse d’ail et la dent de singe, le regard figé sur un sablier. Il avait disposé trois sabliers en face de lui. Le premier mesurait précisément cent minutes, le deuxième vingt minutes, et le dernier une minute, si bien qu’il devait retourner le premier sablier cinq fois, le deuxième une fois et le dernier trois fois. Merlin était très concentré, il s’agissait de ne pas se tromper.

Alphonse avait terminé de se gratter la tête. C’était le moment où il annonça son prix.

Dans le même temps, Merlin n’était plus très sûr du nombre de fois où il avait retourné le premier sablier. Il le savait, il aurait du le noter.

Cloporte accepta immédiatement de conclure au prix annoncé par Alphonse, qui se dit qu’il aurait peut-être pu annoncer un prix supérieur, qu’elle aurait payé. Malgré tout, les affaires, c’est les affaires, et il honora sa part du contrat. Il rentra chez lui, ouvrit un coffre en argent, en extirpa une dent de dragon, et la tendit à la princesse, qui fit signe à son cocher de retourner immédiatement chez Merlin.

Merlin s’en voulait d’avoir perdu le compte, lorsqu’il trouva un moyen simple de se remémorer : le sablier était fendu sur un côté, et il savait que ce côté était en haut. Cette information lui permit de retrouver le compte exact du temps qui s’était écoulé, et c’est avec succès qu’il eut fait bouillir pendant cinq cent vingt trois minutes l’ail et la dent de singe lorsque Cloporte revint chez lui, la dent de dragon à sa disposition.

À suivre…

Il était une fois l’histoire de la princesse Cloporte (partie 5)

Lundi 10 novembre 2008

Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.

Fort heureusement, être princesse donne quelques avantages. Parmi ces avantages, toute une sorte de gens viennent à votre chevet pour tenter de vous vendre toutes sortes d’objets : des tapis brodés, de la vaisselle en faience, des verres en cristal, ou bien encore des dents de dragons.

Justement, la princesse tentait de se remémorer le nom de la personne qui était venu en dernier lui proposer des dents de dragons. Quelques minutes plus tard, elle loua les services d’un cocher pour l’amener sur les terres du nord, là où vivait le vieil Alphonse.

Alphonse était un marginal. Il habitait, reclus, près du lac aux milles nénuphars. Il vivait de son petit potager, de ses quelques poules qui couraient çà et là, et de la vente de dents de dragons. Personne ne savait bien ni où ni comment il parvenait à trouver des dents de dragon — depuis que les dragons n’apparaissaient plus que dans les contes, il était devenu extrêmement difficile, sauf pour Alphonse, de s’en procurer, ce qui était fâcheux, car les recettes de grand-mère, à base de dents de dragons, n’avaient, pour la plupart, pas été ré-écrites pour fonctionner avec des ingrédients alternatifs.

Le lac aux mille nénuphars était un lieu triste et glauque, dans lequel peu de monde n’osait s’aventurer. Cloporte dû donner un gros sac de pièces au clocher pour que celui-ci accepte de l’y amener. L’endroit grouillait de moustiques, était envahi par les fientes d’oiseaux, et des arbres immenses cachaient le soleil le jour, la lune et les étoiles la nuit, si bien qu’il y faisait toujours sombre. Quant aux milles nénuphars, ils n’existent pas : ils ne servaient qu’à donner l’illusion que le lieu n’était pas aussi horrible que ce qu’il était.

Cloporte frappa à la porte. Alphonse apparut, surpris, lui qui n’avait guère peu de visiteurs.

“Mad’m’selle l’princ’sse ? Qu’est-ce donc’ j’peux faire p’vous ?” demanda-t-il.

“Cher Monsieur Alphonse, vous pouvez me sauver. Vous seul pouvez me sauver. Il me faut une dent de dragon. Je me souviens que vous êtes venu chez moi, il y a quelques semaines, pour m’en vendre. J’ai changé d’avis : s’il vous en reste, je vous l’achète. Votre prix sera le mien.”

Alphonse fit mine de réfléchir — c’était une technique qu’il avait imaginée pour faire monter le prix de ses dents de dragons, et qui, d’ailleurs, était la plupart du temps efficace.

Pendant ce temps, Merlin avait commencé son mélange.

À suivre…

Il était une fois l’histoire de la princesse Cloporte (partie 4)

Samedi 8 novembre 2008

Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.

Ce qu’il n’avait pas compris, c’est pourquoi aucune fée n’était venue la bénir. En effet, si Clochette avait oublié, c’était une situation idéale pour Cloche qui pouvait venir sans craintes d’être repérée. 

C’est en observant les ombres devenir de plus en plus ternes dans la lumière noire de la nuit que Merlin avait compris qu’il n’en était rien. Il était tombé par hasard sur un vieux grimoire qui racontait le pacte qu’avaient conclu les deux fées. Il était écrit que la fée qui gagnerait serait la seule à pouvoir bénir pour les siècles à venir, sauf si elle devait changer de camp, c’est-dire faire le bien alors qu’elle est la fée du mal, ou l’inverse. En conséquence, ce que Cloche était en train de faire apparaissait clairement aux yeux de Merlin : elle était en train de prendre le contrôle de Cloporte, de réduire sa volonté, petit à petit. Lorsque la princesse aurait été entièrement sous son contrôle, elle aurait alors invoqué Clochette, qui aurait instantanément réparé son erreur en la bénissant, ce qui lui apporterait immédiatement un prince charmant. Seulement, sous l’emprise de Cloche, Cloporte l’aurait alors haï. Cloche, la fée du bien, aurait alors fait une action maléfique pour l’humanité, et le rôle de bénédiction aurait instantanément été réattribué à Cloche pour les âges à venir.

Merlin tenait en quelque sorte le destin du monde dans ses mains. Si Cloporte était venu le voir, c’est qu’une partie d’elle était encore capable de résister. Cela dit, il était évident que Cloche était profondément ancrée en elle : Merlin ne pouvait pas juste lui dire que tout ça était la faute d’une mauvaise fée qui la contrôlait. Il devait être bien plus rusé.

“Ma chère Cloporte”, dit-il, “j’ai bien réfléchi à la situation. Il est possible que vous ayez été oublié par les fées. Pour vous aider à trouver la bénédiction, je sais comment faire. Il suffit de faire un philtre d’incantation : tomate, poireau et dent de dragon. J’ai de la tomate et du poireau dans mon potager, pourriez-vous, s’il vous plaît, trouver la dent de dragon ?”

Le breuvage tomate, poireau et dent de dragon était un breuvage parfaitement inoffensif. Pas de quoi lever la moustache d’un chat aux aguets, ni même éveiller le soupçon d’une fée maléfique. Par contre, le mélange d’une dent de singe, d’une gousse d’ail rôtie un soir de pleine lune et d’une dent de dragon était la recette parfaite pour extraire une fée tentant de prendre possession d’une princesse, ce qui était fort heureux étant donné que Merlin possédait justement dans son atelier la dent de singe et la gousse d’ail. Ne lui manquait plus que la dent de dragon : si tout se passait comme prévu, Cloporte allait lui apporter, et il pourrait alors délivrer la princesse de l’emprise de Cloche et rétablir la balance du côté du bien.

 Cloporte quitta la demeure de Merlin, persuadé qu’elle avait enfin trouvé l’explication rationnelle qui pouvait combler ce manque dans sa vie. C’était sûr, Merlin avait raison : aussi, si elle lui apportait la dent de dragon, il pourrait lui préparer ce qu’il faut pour que la bonne fée se penche sur elle. Une fois que la fée l’aura bénie, elle trouverait sans difficulté son Prince.

À suivre…

Il était une fois l’histoire de la princesse Cloporte (partie 3)

Dimanche 2 novembre 2008

Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici. Merlin était un homme d’un âge certain, à la barbe blanche et à l’expérience affirmée. Il connaissait tout sur les légendes et les histoires, aussi bien celles que les vieux racontaient pour se faire jeune que celles que les jeunes se racontaient pour se faire peur. Lorsque Cloporte frappa à sa porte, il ne fut presque pas surpris de la voir arriver, et l’invita à s’installer dans son grand salon. Quelques minutes plus tard, il servit le thé et les biscuits, et s’installa à côté de son hôte.

“Cloporte, quel plaisir. Quel bon vent vous amène ?” lui dit-il pour la mettre à l’aise.

“Merlin, j’ai besoin de votre clairvoyance. Voyez-vous, mon cher, je sens que le Prince charmant m’échappe, si bien que je dois confesser d’avoir de plus en plus crainte de ne jamais le rencontrer. Vous qui savez tout sur ces choses dont personne ne sait rien, je vous en prie, aidez-moi. Guidez-moi, Merlin.”

Merlin n’était pas seulement un homme de savoir, c’était aussi un homme attentif. Il ne pouvait pas lui échapper que tous les soirs, lorsqu’il s’apprêtait à s’endormir, se reflétait au loin des ombres qui émanaient du balcon de la princesse, démontrant sa quête du Prince. Alors que, ces dernières semaines, ces ombres devenaient de plus en plus ternes dans la lumière noire de la nuit, il avait compris que Cloporte perdait espoir, si bien qu’il s’attendait à sa visite.

Les histoires de princesses et de princes sont, en effet, une composante indispensable au fonctionnement du monde. Des preuves de récit aussi vieilles que l’humanité témoignent qu’à toutes époques, les princes et les princesses ont joué un rôle stabilisateur. L’univers est né du chaos, c’est sa véritable nature : le bien co-existe avec le mal et aucun ne gagne jamais sur l’autre. L’amour improbable d’un prince et d’une princesse déstabilise cet équilibre et engendre autant de phénomènes heureux et tout aussi improbables, comme des belles récoltes tous les ans, des beaux enfants sans maladies, la paix et l’harmonie entre les peuples. À l’inverse, la haine d’un prince et sa princesse déstabilise cet équilibre dans l’autre sens. Alors, les événements improbables et malheureux surviennent en nombre : la guerre décime ceux épargnés par la peste, lorsque ce n’est ni la faim ni les accidents domestiques qui se jouent du malheur des peuples.

Si l’on en croit les écrits — et Merlin est du genre de ceux qui croient les écrits —, les périodes d’amour entre les princes et les princesses sont plus fréquentes que les périodes de haine. L’histoire raconte que, du temps où seul le chaos existait, une bataille féroce a opposée Cloche et Clochette. Pour résumer les allégories, Cloche est la fée du mal alors que Clochette est la fée du bien. Clochette ayant remporté le combat sur Cloche, elle a, selon les termes acceptées par les deux fées avant d’engager la bataille, eut le droit de bénir les princes et les princesses, leur garantissant un avenir radieux, mais, surtout, un amour sans faille, qui donnerait au monde prospérité et richesse. De temps en temps, Cloche bénissait une princesse par-ci par-là, mais elle ne le faisait que très rarement, et dans le plus grand secret, sans que jamais Clochette ne puisse l’apprendre.

Merlin avait réfléchi depuis bien longtemps aux déboires de la princesse. Il avait compris que Cloporte était une princesse oubliée, bénie ni par Cloche, ni par Clochette.

À suivre…