Cette nouvelle en plusieurs parties démarre ici.
Merlin était un homme d’un âge certain, à la barbe blanche et à l’expérience affirmée. Il connaissait tout sur les légendes et les histoires, aussi bien celles que les vieux racontaient pour se faire jeune que celles que les jeunes se racontaient pour se faire peur. Lorsque Cloporte frappa à sa porte, il ne fut presque pas surpris de la voir arriver, et l’invita à s’installer dans son grand salon. Quelques minutes plus tard, il servit le thé et les biscuits, et s’installa à côté de son hôte.
“Cloporte, quel plaisir. Quel bon vent vous amène ?” lui dit-il pour la mettre à l’aise.
“Merlin, j’ai besoin de votre clairvoyance. Voyez-vous, mon cher, je sens que le Prince charmant m’échappe, si bien que je dois confesser d’avoir de plus en plus crainte de ne jamais le rencontrer. Vous qui savez tout sur ces choses dont personne ne sait rien, je vous en prie, aidez-moi. Guidez-moi, Merlin.”
Merlin n’était pas seulement un homme de savoir, c’était aussi un homme attentif. Il ne pouvait pas lui échapper que tous les soirs, lorsqu’il s’apprêtait à s’endormir, se reflétait au loin des ombres qui émanaient du balcon de la princesse, démontrant sa quête du Prince. Alors que, ces dernières semaines, ces ombres devenaient de plus en plus ternes dans la lumière noire de la nuit, il avait compris que Cloporte perdait espoir, si bien qu’il s’attendait à sa visite.
Les histoires de princesses et de princes sont, en effet, une composante indispensable au fonctionnement du monde. Des preuves de récit aussi vieilles que l’humanité témoignent qu’à toutes époques, les princes et les princesses ont joué un rôle stabilisateur. L’univers est né du chaos, c’est sa véritable nature : le bien co-existe avec le mal et aucun ne gagne jamais sur l’autre. L’amour improbable d’un prince et d’une princesse déstabilise cet équilibre et engendre autant de phénomènes heureux et tout aussi improbables, comme des belles récoltes tous les ans, des beaux enfants sans maladies, la paix et l’harmonie entre les peuples. À l’inverse, la haine d’un prince et sa princesse déstabilise cet équilibre dans l’autre sens. Alors, les événements improbables et malheureux surviennent en nombre : la guerre décime ceux épargnés par la peste, lorsque ce n’est ni la faim ni les accidents domestiques qui se jouent du malheur des peuples.
Si l’on en croit les écrits — et Merlin est du genre de ceux qui croient les écrits —, les périodes d’amour entre les princes et les princesses sont plus fréquentes que les périodes de haine. L’histoire raconte que, du temps où seul le chaos existait, une bataille féroce a opposée Cloche et Clochette. Pour résumer les allégories, Cloche est la fée du mal alors que Clochette est la fée du bien. Clochette ayant remporté le combat sur Cloche, elle a, selon les termes acceptées par les deux fées avant d’engager la bataille, eut le droit de bénir les princes et les princesses, leur garantissant un avenir radieux, mais, surtout, un amour sans faille, qui donnerait au monde prospérité et richesse. De temps en temps, Cloche bénissait une princesse par-ci par-là, mais elle ne le faisait que très rarement, et dans le plus grand secret, sans que jamais Clochette ne puisse l’apprendre.
Merlin avait réfléchi depuis bien longtemps aux déboires de la princesse. Il avait compris que Cloporte était une princesse oubliée, bénie ni par Cloche, ni par Clochette.
À suivre…